jeudi 15 septembre 2016

73. La rage et la colère

Ci-dessous ma transcription d'une vidéo selfie enregistrée par une jeune dame qui venait de se faire flasher sur la route à 72 km/h :

Putain! je me suis fait flasher, à 72 sur une zone à 70, je vais voir mon petit neveu, j'ai limité mes ardeurs, j'aurais pu aller plus vite, je me suis fait flasher, j'avais 5 points, il va m'en rester 4... Ces enfoirés nous rackettent à bloc. 

Pendant ce temps là, eux, ils s'en foutent plein les poches, ils vont à panama ou ailleurs, et nous, comme des grands cons, on se fait flasher, ...  Alors voilà, ils prennent des milliers d'euros tous les mois, pour rien foutre, j'ai envie de dire. A un moment j'y croyais, je me disais : les mecs qui arrivent là, ils se sont défoncés quand même, ils se sont défoncés pour arriver là. Mais une fois qu'ils y sont, ils ne foutent plus rien, d'une voiture avec chauffeur à un gueuleton avec les copains, ils en branlent pas une, en fait, pas foutus de bouger leur cul pour aller voter les lois. Ils nous enflent en permanence et nous, comme des gros cons, on mange 5 fruits et légumes par jour, 5 fruits et légumes au pesticide par jour. 

Ils nous pondent des lois sur l'orthographe complètement absurdes, des réflexions sur le port du voile qui, pff, putain ... 

La démocratie ... mon père, que je respecte infiniment, me dit : non non je ne signe pas de pétition, la démocratie, elle est là pour porter nos voix, donc on vote et ensuite on a des élus qui sont là pour porter notre voix. Mais, mon cul, ils en ont rien à foutre de notre voix, ils en ont rien à foutre. 

Mais qu'ils soient de gauche ou de droite et tout ça, ils copinent depuis qu'ils sont petits, tous ces mecs là, ils en ont rien à foutre de rien, en fait. Donc, la "primaire-point-org", "nuit debout" qui fout les journalistes qu'ils payent pas à la porte, "un deux trois" ou "bleu blanc vert", voilà. La primaire, j'y ai bien pensé, je me suis dit : c'est bon j'y vais, quand je serai dictateur de la république, je vous jure je vais faire le ménage, fini les élevages intensifs,  dehors monsanto, je ferai péter ... 

Et puis je serai copain avec daesh, je crois, je leur dirai vous plantez pas de ... vous êtes complètement tarés, c'est votre problème, mais plutôt que de vous faire sauter en terrasse, allez vous faire sauter à l'élysée, allez vous faire sauter à matignon, allez vous faire sauter à l'assemblée nationale. Sur un plan historique, c'est dommage, c'est un beau bâtiment, mais franchement où est-ce qu'ils sont les regrets, quoi? 

Parce que toutefois si la primaire-point-org ça mène quelque part, s'il y a des gens qui sont soutenus quand bien même par des milliers d'autres citoyens qui disent : celui-là il a de vrais belles idées pour l'éducation, pour la justice, pour l'avenir de notre planète, pour l'énergie, il y en a vraiment qui sont soutenus, mais jamais de la vie, ils y arriveront, jamais, jamais.

Tous ces gros connards qui nous gouvernent, là, ils sont bien placés là où ils sont, de gauche, de droite, y'en a rien à foutre. Le premier qui va foutre une ombre au tableau et menacer leurs putains de privilèges et leurs milliers d'euros mensuels qu'ils se foutent dans les poches jusqu'à ce qu'ils en crèvent, et ils crèveront vieux en plus ces gros salauds, on les laissera pas arriver jusque là... j'ai laissé tomber. 

Qu'est-ce que vous voulez que je fasse, je travaille, je travaille, je travaille pour faire avancer ma petite entreprise. Je paye mon r.s.i. tous les mois, un salaire un mois sur trois, j'ai pas le temps pour la primaire-point-org, de toute façon à quoi bon ? Même si j'ai un égo démesuré, de toute façon je me dis que j'ai aucune chance, ça me dégoûte. (silence) 

Si ils se bougent pas le cul pour aller voter les lois, ils nous enflent en permanence. Alors tu as des mecs qui roulent à 240 sur l'autoroute, du coup ... qui roule à 270 avec sa renault je sais plus quoi qui fonce à bloc pendant que l'hélicoptère repère la bécane, je te dis pas le prix que ça coûte. Le p.v., entre l'hélico et la safrane ... turbo 5 cylindres, et puis baby cool, nous on roule à 72 dans une zone à 70 ! Faut bien rentabiliser, faut bien rentabiliser, shit,  tu vas verbaliser le seul qui roule avec cette vitesse, c'est dingue. 

Et on file des milliards à l'e.d.f. Moi aussi, j'ai bien mon entreprise, ça tourne pas super en ce moment, vous pourriez aussi me  donner quelques millions? Parce que, c'est vrai, moi aussi je donne du travail à des gens des fois, je paye mes cotisations, la t.v.a. oh la la, on déconne pas avec la t.v.a. hein! parce que si tu es en retard, bin oui! Ils filent de la tune à e.d.f. comme sarkozy qui avait lancé les défibrilateurs partout parce qu'il a un pote qui fabrique des défibrillateurs! Bin, mais non, ils en ont rien à foutre, ils en ont rien à foutre de nous. 

Allez! je vais aller rencontrer mes petits neveux et puis aller attendre mon p.v.  (fin de citation)


Cette jeune dame au volant de sa voiture exprime la rage et la colère de tout un chacun dans ce pays. Les mots lui sortent du fin fond des entrailles. Elle ne cherche pas à plaire, ni à choquer d'ailleurs. Elle dit, de façon très directe, tout ce qu'elle a sur le coeur et qu'elle a sans doute retenu depuis un certain temps par patience et par... patriotisme. Elle n'est pas du genre à insulter les dirigeants de son pays. Elle a patienté. Mais là, elle n'en peut plus.

Dans le périmètre de l'hexagone, nous en sommes tous là. Chaque passant dans la rue est prêt à dénoncer les mêmes problèmes que cette dame énumère :

1. Le racket des dirigeants sur les automobilistes.

2. La corruption des dirigeants qui s'octroient des salaires et des sommes sans commune mesure avec la quantité de travail effectué.

3. Le cynisme des dirigeants qui se désintéressent du peuple dès qu'ils sont élus.

4. L'inadéquation des décisions prises par les dirigeants sur ce qu'il faut faire : l'orthographe, le port du voile.  

5. Le copinage, le clientélisme des dirigeants sans distinction d'idéologies.

6. L'impossibilité de s'introduire dans ce système bloqué pour le faire changer.

7. L'exploitation du peuple qui travaille sans pouvoir récolter le fruit de ses efforts.

8. Le gouffre existant entre ce que les dirigeants se permettent et ce qui est permis aux gens du peuple.

9. L'aide aux entreprises géantes étatiques contre l'exploitation des entrepreneurs privés ordinaires.


J'y ajouterai le type de discours des dirigeants qui se gargarisent de grandes phrases et de gros chiffres en milliards et en milliers de milliards, alors que le commun des mortels  compte sur les doigts des deux mains pour survivre. Personnellement il y a un mot en particulier qui me fait bondir, c'est l'expression "prendre des mesures". A part chez un tailleur ou une couturière, je ne vois pas ce que ce mot fait dans la bouche de nos dirigeants. Ce ne sont pas des "mesures" qu'il faut prendre, mais prendre à bras le corps l'étendue et l'énormité du décalage entre eux et nous, entre ceux censés diriger le pays, et nous les habitants de ce pays. 


dimanche 11 septembre 2016

72. LA CONFIANCE GALVANISEE

     Sans confiance, pas de civilisation. C'est à ce point-là. 

En tant qu'ethnologue j'ai pu constaté que dans les milieux où les gens vivent en clans serrés, on trouve absolument aucune confiance dans ce qui n'est pas de la catégorie 'famille'. Ainsi, on construit sa case en famille. On abat un mouton en famille. On part à la pêche en famille. Pour qu'il y ait, dans un milieu social donné, des charpentiers, des bouchers et des pêcheurs, il faut que le reste de la population ait une entière confiance dans ceux qui ne sont pas du clan, de la famille. S'ensuit qu'il n'y a pas non plus d'inovation puisqu'on ne fait pas confiance à ceux qui ont des idées et des façons de faire différentes. Ainsi, on construit sa case toujours pareil le long des millénaires, on abat un mouton ou on pêche un poisson toujours de la même façon. Le progrès n'est pas possible dans une société où ne règne pas la confiance.

...tout en écrivant cela, je me mets à penser que le mot anglais pour 'confiance' est 'trust', et qu'un Trust, c'est effectivement un ensemble d'entreprises où l'on se fait confiance. Mais bon...

Bien sûr, la confiance est à double sens. A quelqu'un sur qui l'on ne peut pas compter, on n'accorde pas sa confiance. Mais vice-versa, quelqu'un sentant qu'il n'inspire pas confiance, ne va pas s'investir. Donner confiance et inspirer confiance s'apprend très jeune. Par exemple, un enfant de 12 ans à qui on confie une brouette pour rentrer du bois, sans être surveillé de près, va faire de son mieux pour mériter cette confiance. Et, une fois qu'il aura mérité cette confiance, il se sentira pousser des ailes pour un prochain travail car, et c'est là le noeud du problème, chaque humain a besoin de se sentir utile. Si je ne me sens pas utile, je ne vais pas donner le meilleur de moi-même et, à terme, je vais abandonner et déprimer. On en est là en France, à grande échelle.

En reliant ceci à la "hiérarchie horizontale", on arrive à une mécanique de transmission des ordres et de la connaissance très différente. Le boss, se trouvant au même niveau que son exécutant et lui faisant confiance, se trouve à même de galvaniser ses troupes, son équipe, son personnel. Les ordres ne viennent pas d'en haut par quelque action divine incompréhensible. La connaissance sur le terrain est très vite partagée avec le boss. Chacun donne le meilleur de lui-même, s'implique, se mouille et l'affaire avance à grands pas, chacun se sentant  utile et concerné. Seul le résultat compte. Les méthodes diverses et variées aboutissent toutes au même but... gagner.

Je voudrais raconter ici comment je suis arrivée à penser de cette façon. J'étais toujours en Nouvelle-Zélande quand la coupe de l'America fut remportée par ce petit pays de marins. Comment, grand dieu, david a-t-il pu vaincre goliath? C'est toujours la question qu'on se pose. Je suis donc aller faire un tour au Musée maritime à Auckland où il y avait une exposition sur le cas du bateau "Black Magic" et de son équipage néozélandais . J'ai vu et lu tout ce qu'il y avait à voir et à lire sur le sujet et la lumière s'est faite dans mon esprit quand j'ai compris comment l'équipage avait été géré. Le capitaine s'était mis sur le même plan que ses équipiers et les avait galvanisés, en insistant sur le fait que chacun d'eux était absolument indispensable, même et surtout celui, apparemment insignifiant, qui préparait le thé. CQFD


samedi 10 septembre 2016

71. Hiérarchie horizontale

Je suis arrivée en Australie à l'âge de 22 ans et j'ai appris la vie adulte dans ce pays-là. J'ai appris la vie dans un pays FEDERAL constitué de plusieurs Etats autonomes. J'ai appris la vie dans un pays LIBERAL anglophone. J'aimerais pouvoir dire ça sans qu'on m'insulte... dans ma patrie d'origine, la France. Parce que voilà, je n'arrive pas à m'habituer à la hiérarchie à la française, pyramidale, où les dictates viennent d'en haut et dégoulinent jusqu'en bas parmi les exécutants qu'on va surveiller de près, car ils sont bêtes et peut-être même méchants.

Là où j'ai appris la vie, un patron, un chef, un petit chef, fait confiance à son exécutant. Il ne va pas être sur son dos, ni le surveiller de près car il sait que c'est un humain qui a de l'imagination et sans doute des réponses qu'il n'a pas, lui le patron, pour régler les problèmes. Ainsi l'inovation et la vitesse à laquelle un problème se règle, sont démultipliées. Vous me suivez?

Je voudrais illustrer ce que je dis ci-dessus par un exemple vécu. En 1996 je vivais en Nouvelle-Zélande, un pays anglophone du Pacifique Sud où l'on pratique ce que j'appelle la "hiérarchie horizontale". Pour un certain temps je m'y suis retrouvée bergère chez un éleveur de 2000 moutons du côté de Hamilton dans le Waikato. C'était l'époque de la tonte. J'avais contribué à ramener les mérinos néo-zélandais des lointains paddocks vers la ferme où on les tondait. Toute une affaire. Le boss avec ses chiens et son quad poussait les bêtes par derrière, comme font les cow-boys avec les vaches. A un moment donné il avait fallu un temps fou pour faire passer un troupeau d'une cinquantaine de bêtes par la barrière où l'on voulait qu'ils passent. J'avais trouvé ça éreintant et pas franchement efficace.

Or dans ma longue vie, quand j'étais jeune, j'avais aussi vécu en Israël et j'avais pu observer que les bergers arabes sur le plateau de Nazareth faisaient marcher leurs moutons derrière eux, c'est-à-dire qu'au lieu de les pousser, ils les guidaient. Avec un grand bâton en travers des épaules et les bras accrochés de chaque côté, le berger paraît énorme vu par un mouton. En parlant à celui des bêtes qui est le leader dans la hiérarchie ovine, le berger se met à marcher tout simplement. Le mouton-leader suit et alors suivent tous les autres du troupeau.

Donc, quand mon boss m'a demandé un jour de ramener un lot de moutons tondus à leur paddock, j'ai osé proposer une autre manière de faire les choses. Je m'attendais à ce qu'il me renvoie ballader et me dise : "fais ce qu'on te dit et c'est tout"... alors qu'il eut l'air très content de mon initiative et m'assura que la méthode importait peu, c'était le résultat qui comptait. Je me suis mise en route devant mes moutons qui m'ont suivie tranquillement formant un V derrière moi marchant à grandes enjambées. Revenant au hangar pour prendre un autre lot de moutons tondus, j'ai été félicitée pour la rapidité de mon travail... Voilà.

LA HIERARCHIE HORIZONTALE suppose qu'on fasse CONFIANCE à ses EXECUTANTS. C'est bien ce qui manque dans notre pays. La manière de travailler un peu partout, aussi bien dans les bureaux que sur les chantiers, est en hiérarchie verticale où l'initiative des exécutants en bas de la pyramide est barrée, bannie, bafouée. C'est la méfiance qui règne. On surveille. On est sur le dos de tout un chacun à chaque instant comme s'il s'agissait de petits robots susceptibles de se détraquer. Je crois qu'on se trompe. Je me souviens avoir lu le discours d'adieu d'un grand patron américain, chez Ford je crois, qui disait que toute sa vie il avait toujours misé, investi dans l'homme, en faisant confiance aux hommes et aux femmes qu'il avait sous ses ordres. Ce n'est pas à la mode de dire ça. Ce serait bien si c'était à la mode de le faire.



mardi 6 septembre 2016

70. APPORT PERSONNEL

Cette image n'a rien à voir avec le texte. C'est just pour faire joli.


Dans le vocable marxiste, le mot "capital" est un gros mot.

Parlons donc plutôt d' "apport personnel". C'est mieux. C'est digestible. Mais c'est la même chose, tout de même. Pour démarrer une affaire, pour réaliser un rêve d'entreprise quelle qu'elle soit, il faut avoir, ou bien trouver des fonds pour démarrer. Il va falloir louer ou acheter un local, peut-être des machines, des matières premières. Même en démarrant ric-rac, au minimum de dépenses, il va falloir des fonds pour démarrer de toute façon. L'argent qu'on aura mis de côté ou les fonds qu'on aura levés constituent cet apport personnel, le premier capital de toute entreprise . Cet argent-là n'est pas de l'argent qu'on dépense dans le sens d'une consommation, mais une somme qu'on investit... parce qu'on croit en l'avenir, parce qu'on parie sur sa propre capacité à réussir, à gagner de l'argent... à gagner sa vie et à subvenir à sa famille.

Cette mentalité-là est vieille comme le monde. Celui de nos ancêtres Pierrafeu qui "investissait" dans du bon matériel, pierres tranchantes et bon silex, avaient plus de chance de bien manger et de survivre que les autres. Investir est une nécessité vitale.

Mais depuis que Marx a décrété que le Capital est le diable en personne, on biaise, on chancelle, on fait comment pour gagner sa vie? Tout doit appartenir et venir de l'Etat qui va benoîtement dévoluer ses fonds à des entreprises étatiquqes où tout un chacun sera fonctionnaire. Mais... ce que l'Etat "débloque" pour telle ou telle entreprise étatique, c'est du CAPITAL d'Etat. Un apport personnalisé en provenance de l'Etat-Providence. On sait ce que cela a donné dans les pays qui ont tenté cette expérience de gestion nationale. Pourquoi donc refuse-t-on d'admettre l'évidence? Ce système-là d'apport personnel, cette façon-là d'investir, ne marche pas.

Est-ce si difficile de voir les choses en face? de se regarder dans le miroir et de voir qu'on a vieilli? d'admettre que la théorie marxiste est vérolée dès le départ et que la gestion d'un pays à la mode de Marx est toujours un échec cuisant lamentable. L'appauvrissement de notre pays, la France, tient de cette erreur de jugement. Il est urgentissime de redresser la barre.


dimanche 4 septembre 2016

69. Un bûcheron (2)

(suite du texte de Rufin)... "Des applaudissements nourris, bien maigres pourtant après ces emportements, montèrent du cercle des assistants. Le géant embrassa le manche de la hache et l'envoya d'une main se planter sur le plat de la souche. Il prit la serviette qu'on lui tendait et s'en épongea le haut du corps.

Plusieurs officiers vinrent le féliciter et faire des commentaires. Un homme vêtu en civil et ressemblant vaguement à un presbytérien anglais avec son habit noir boutonné de haut en bas s'approcha et lui dit un mot à l'oreille.

Le géant hocha la tête puis, regardant dans la direction de Saint-Août, lui fit signe d'approcher.

- Venez, dit le colonel à l'adresse de ses deux compagnons. Je vais vous présenter au tsar."

La surprise est totale, aussi bien pour les personnages du roman que pour le lecteur! Ce bûcheron, bien baraqué et habile, est le tsar, le grand chef de l'empire russe, Pierre le Grand lui-même.

Certes, c'est un roman. Mais dans la réalité certains peuples ont besoin de savoir que leur chef est un costaud capable d'un exploit physique. Son autorité est à ce prix. Pierre le Grand, Mao Tsé Toung, Ho Chi Minh. Du côté occidental, il ne semble pas que ce soit aussi probant. On n'a jamais vu Louis XIV abattre un arbre à la cognée. Ni Washington ou Bush, encore que... 

De façon contemporaine, chez nous, on pourrait penser que Mitterand essayait de se dépasser physiquement en grimpant la petite montagne à la Roche de Solutré. Il semblerait pourtant que c'était vu plus comme une ascension spirituelle que physique par la population qui l'avait élu comme son chef. Aujourd'hui qu'en est-il? Le président français actuel n'est certes pas un bûcheron. Celui d'avant non plus.

En France, à défaut d'un exploit physique, on demande plutôt à nos chefs d'être de bons vivants, un peu poète aussi. Je me souviens du tollé général quand on apprit par la presse, toute aussi étonnée, que le président de la république précédent ne buvait pas d'alcool et ne mangeait pas de viande. On aime se reconnaître dans ses chefs. On aime savoir qu'ils sont comme nous, issus de la même pâte, mais plus grands et plus forts. Et irréprochables bien sûr. Mais irréprochable n'a pas le même sens dans tous les pays. Chez nous, on tolère les écarts d'un président qui apporte des croissants en douce à une petite amie. Les Américains en font tout un plat. Chez nous, on a aimé Henri IV, bon vivant, costaud, et on n'a pas aimé Louis XVI chétif et un brin coincé. On a aimé Vercingétorix et François Ier qui ont payé de leur personne physique et qui pourtant on perdu, à Alésia ou à Pavie. 


Alors, pour être chef des Français, que faut-il faire? 


vendredi 2 septembre 2016

68. UN BÛCHERON

Cité de Jean-Christophe Rufin, SAUVER ISPAHAN, Gallimard 1998, chapitre 17 


"Ils furent bientôt tout près et entrèrent dans la clairière d'où (le bruit) provenait. L'espace, en un grand cercle, avait été dégagé par la coupe des arbres qui y poussaient. Le sol était occupé par d'énormes souches entre lesquelles on voyait encore, abattues, raides, de longues grumes écorcées. A l'autre bout de la clairière, une couronne silencieuse d'officiers, bras croisés, observaient, immobiles, les efforts du géant qui s'employait de toutes ses forces sur un chêne. L'entaille qu'il lui avait faite à la hache était profonde sur le devant, formant un coin pour guider la chute de l'énorme fût. Le bûcheron attaquait maintenant l'autre face. La cognée vibrait dans l'air et s'abattait avec précision en rendant le bruit sec que les marcheurs avaient entendu de si loin. 

L'homme était couvert de sueur. Sa silhouette, près de l'arbre, paraissait fragile comme la condition humaine lorsqu'on la compare aux grandes forces. Mais en proportion des autres personnages il était imposant. Sur sa peau laiteuse flottaient des éclats d'écorce et des grains de beauté. Il avait aux épaules des muscles saillants que l'effort roulait. Une graisse un peu raide lui entourait le ventre et effaçait ses hanches. Sans cet obstacle, sa ceinture glissait et découvrait le haut de ses fesses. Après chaque coup, il crachait dans ses mains, remontait ses culottes et reprenait la hache.


Il fit signe de loin aux nouveaux arrivants de se garer avec les autres. Cinq efforts suffirent pour que le chêne, droit de fil, large à sa base comme trois boeufs, quittât lentement la verticale et, dans un déchirant adieu de branches tendues et de feuilles arrachées, s'abattît sur le sol de la clairière, avec un grondement de canonnade."


Pour le vocabulaire spécifique à l'industrie forestière, voir le site internet de 


Ce texte me parle au premier degré. Jusqu'à l'âge de 6 ans, j'ai grandi dans les pas de mon père qui était alors forestier, gérait plusieurs scieries et s'occupait de plusieurs forêts de ma province natale. Ces mots sonnent clair et rappellent les odeurs et les sons d'un coin de forêt qu'on exploite. Avant de commencer à couper le sous-bois et d'abattre les grands arbres, le forestier arpente la future coupe et marque ceux des arbres qu'il juge trop jeune pour être "récoltés".

Nous y voilà...  

Abattre un arbre, c'est le récolter. Depuis des millénaires maintenant les peuples européens "cultivent" leurs forêts. L'industrie forestière fait partie de l'agriculture. Les forêts de chez nous ne sont plus "vierges" depuis longtemps... Or, dans l'esprit des citadins qui, eux, entourent leurs arbres de gaines de fer sur les trottoirs pour les empêcher de s'évader (!), abattre un arbre, c'est le tuer et tout le monde y va de sa petite larme et de son indignation. Couper une salade aussi, c'est la tuer. Et moissonner les blés aussi. Est-ce parce que c'est moins haut et moins gros qu'on ne s'indigne pas ?

Cette façon de voir les choses est très romantique. Je me souviens d'avoir eu à apprendre à l'école une poésie très larmoyante sur la sève des pins qu'on récoltait. On "saignait" les troncs pour que la sève s'égoutte dans un petit pot en terre. C'est cette attitude larmoyante et romantique qui a été adoptée par de nombreux écologistes qui, moi, me met en émoi. Pour tout dire, je ne la supporte plus car elle est du même acabit que celle de religieux extrémistes tellement sûrs de leur bon droit.

Ce passage du texte de Ruffin est magnifique. Il nous rappelle que l'humanité depuis toujours a construit ses maisons, ses bateaux et même ses temples avec le bois des arbres. Le bois est une denrée renouvelable. Le tout est de savoir la "cultiver" intelligemment. Mais, grand dieu, cessons de nous faire croire que l'abattage des arbres est une affaire morale condamnable. Non, nom d'un chien. C'est une activité louable et admirable.

Vive les bûcherons ! 


jeudi 1 septembre 2016

67. A la sueur de ton front

Cet homme travaille. Il est berger, il s'occupe de moutons. Aux heures chaudes, il rêve et invente des histoires qu'il racontera ce soir à la veillée.


"Tu travailleras à la sueur de ton front"... aurait dit Dieu quand il comprit que les humains avaient pris la liberté de faire ce qu'il leur semblait bon, sans en référer à leur créateur. Je me dis toujours que c'est cet acte-là qui fonde notre humanité. Les autres animaux sont tout entier sous l'emprise de leur programme génétique, tandis que les deux énergumènes qui ont pris une traverse, eux, fondent le principe du libre-arbitre et donc de l'humanité. Mais bon, ce n'est pas de ça que je veux disserter. 

"Tu travailleras à la sueur de ton front" est une sentence de punition. Somme toute, Dieu considérait le travail comme une punition. Le loisir d'être nourri à l'oeil sans dépenser de sueur n'est garanti que si l'on obéit à l'instance supérieure qui gère tout, tout le temps. Sinon, il faut "suer", c'est-à-dire bosser, trimmer... bref "travailler".

Cette idée-là est ancrée très profond dans notre inconscient, subconscient. Appelez ça comme vous voudrez. On ne s'en défait pas. Par exemple, quand quelqu'un gagne sa vie de façon à avoir l'air de ne pas être puni, on lui rétorque "ah mais tu ne travailles pas, toi". Je pense aux artistes, à ceux qui chantent, à ceux qui font des films. Ils n'ont pas l'air de "suer". Je pense aussi aux femmes qui s'occupent de l'intendance de leur maisonnée et qui élèvent leurs enfants à la maison. Elles n'ont pas l'air de suer, elles n'ont pas d'horaires fixes, elles ont l'air d'être libres. Pour qu'une occupation soit jugée comme du travail, il faut qu'elle fasse suer dans tous les sens du terme. Il faut qu'elle soit ressentie comme une punition.

Je suis assez vieille pour avoir vécu une époque où l'on a commencé à vivre et à parler de "satisfaction" au travail, dans le monde occidental des années 1960 et 70 en tout cas. On parlait de qualité, d'environnement propice, de liberté d'horaires. On se vantait d'aimer son travail. Les horaires devenaient moins contraignants. On était fier de faire des horaires en plus parce qu'on en avait envie. Cette idée que le travail était une punition commençait à s'estomper... Mais ça n'a duré qu'un temps. Car très vite est revenue la notion que l'on ne pouvait se nourrir qu'à la sueur de son front. Sans travail, les êtres humains de nos sociétés modernes tout comme ceux de l'âge de pierre, ou comme Adam et Eve, n'ont pas de quoi se nourrir. Dieu n'assure pas!

Un pays qui assure est donc celui qui offre un travail à tous ses citoyens, ce qu'on appelle le plein emploi. Et comme avec les technologies nouvelles on n'a moins besoin du labeur des humains, on en arrive à penser que la quantité totale d'heures de travail nécessaire pour une nation va pouvoir être mathématiquement divisée par le nombre de citoyens. Mais ça ne marche pas comme ça. Les gens ne sont pas des petits robots, certains sont ambitieux, d'autres sont rêveurs, certains sont agiles, d'autres sont lents. N'empêche que cette idée, que tout le monde doit avoir un travail qu'il ou elle doit faire à la sueur de son front, est revenue en force à grande allure.

Ce qui est drôle, c'est qu'à l'époque où la main-d'oeuvre manquait pour faire tourner une nation, seuls certains hommes avaient droit à un emploi. Et on appelait ça le plein emploi quand même. Maintenant qu'absolument tous les citoyens et toutes les citoyennes sont comptés, il n'y a plus besoin de main-d'oeuvre!

Je veux en revenir à l'idée que le travail n'a peut-être pas besoin d'être une punition. Dans un petit roman de science-fiction que j'écrivais en 2013, j'imaginais un système de solidarité un peu différent de celui qui a cours en ce moment :
    
cité de "Futur Proche 2045" chapitre 2 :

- Alors comme ça, tu travailles toujours à plein temps. Tu n'as donc pas pris ta retraite?
- La retraite n'existe plus, enfin, pas comme tu la connaissais quand il fallait travailler tant d'années et soudain s'arrêter net à un âge précis. C'est tout changé et c'est bien mieux. D'ailleurs le mot 'retraite' n'a jamais signifié qu'il fallait s'arrêter de travailler à un âge canonique. Tu te souviens quand on parlait des 'retraités' comme d'une espèce de sangsues âgées!
- Oui, sans y prêter attention d'ailleurs. Quand on était jeune, on s'en foutait de devenir vieux. C'était pour les autres, ça ne nous arriverait jamais! Maintenant on est vieux, mon vieux! Alors si je comprends bien, tu es grand-père?
- L'idée de la retraite a changé du tout au tout quand a été institué le système de 'faire retraite'. C'est toi qui décides, à tout moment, de te retirer du cercle des actifs. Tu ne vas plus travailler pour un salaire. Tu décides de faire autre chose de ta vie, comme de construire une maison, de jardiner à plein temps, d'étudier le chinois à la fac, de t'occuper de tes enfants. C'est toi qui vois.
- Et comment tu vis? avec quoi?
- C'est là le grand changement. Du moment que tu décides de 'faire retraite', tu perçois de la nation un salaire mensuel minimum de survie, de 750 euros en ce moment.
- Et tu survis avec ça?
- Oui parce que c'est ton choix. Tu as décidé de faire autre chose en connaissance de cause. Tu t'es organisé autrement. Moi j'ai fait retraite un peu après mon divorce. Je voulais faire le point. Mon cabinet d'architecte me blasait, je déprimais. (fin de citation)

L'idée maîtresse, c'est que chacun soit libre. Car, en fait, de nombreuses personnes ont souvent un travail qui les passionne en dehors du travail-punition. Ce travail est vécu et jugé comme une activité de loisir, et donc inutile puisqu'il ne fait pas "suer". J'en connais une, par exemple, qui court éplucher les registres de paroisses et de mairies dès qu'elle peut s'extraire de son travail qualifié d'alimentaire pour ensuite reconstruire l'Histoire de divers ancêtres qu'elle publie ensuite quand elle peut. Tant et tant d'artistes galèrent pour produire ce qui les hantent alors qu'ils passent des heures dans un travail qui les fait suer... "Ah! si tout le monde faisait ce qu'il voulait!"... j'entends d'ici les commentaires désabusés. Mais oui, justement, si tout le monde faisait ce qu'il avait envie de faire, et cependant mangerait à sa faim n'en déplaise à Dieu, la nation toute entière en profiterait largement. Tant de Français ont tant de talents, tant d'imagination, tant d'énergie gaspillés. C'est à en pleurer !   


Le croquemitaine 3.

Ce matin lundi 3 février 2020 à 5h23 du matin, de nouveau un grand coup sur le toit. Je vis dans un loft à même les poutres de la toiture. ...