67. A la sueur de ton front

Cet homme travaille. Il est berger, il s'occupe de moutons. Aux heures chaudes, il rêve et invente des histoires qu'il racontera ce soir à la veillée.


"Tu travailleras à la sueur de ton front"... aurait dit Dieu quand il comprit que les humains avaient pris la liberté de faire ce qu'il leur semblait bon, sans en référer à leur créateur. Je me dis toujours que c'est cet acte-là qui fonde notre humanité. Les autres animaux sont tout entier sous l'emprise de leur programme génétique, tandis que les deux énergumènes qui ont pris une traverse, eux, fondent le principe du libre-arbitre et donc de l'humanité. Mais bon, ce n'est pas de ça que je veux disserter. 

"Tu travailleras à la sueur de ton front" est une sentence de punition. Somme toute, Dieu considérait le travail comme une punition. Le loisir d'être nourri à l'oeil sans dépenser de sueur n'est garanti que si l'on obéit à l'instance supérieure qui gère tout, tout le temps. Sinon, il faut "suer", c'est-à-dire bosser, trimmer... bref "travailler".

Cette idée-là est encrée très profond dans notre inconscient, subconscient. Appelez ça comme vous voudrez. On ne s'en défait pas. Par exemple, quand quelqu'un gagne sa vie de façon à avoir l'air de ne pas être puni, on lui rétorque "ah mais tu ne travailles pas, toi". Je pense aux artistes, à ceux qui chantent, à ceux qui font des films. Ils n'ont pas l'air de "suer". Je pense aussi aux femmes qui s'occupent de l'intendance de leur maisonnée et qui élèvent leurs enfants à la maison. Elles n'ont pas l'air de suer, elles n'ont pas d'horaires fixes, elles ont l'air d'être libres. Pour qu'une occupation soit jugée comme du travail, il faut qu'elle fasse suer dans tous les sens du terme. Il faut qu'elle soit ressentie comme une punition.

Je suis assez vieille pour avoir vécu une époque où l'on a commencé à vivre et à parler de "satisfaction" au travail, dans le monde occidental des années 1960 et 70 en tout cas. On parlait de qualité, d'environnement propice, de liberté d'horaires. On se vantait d'aimer son travail. Les horaires devenaient moins contraignants. On était fier de faire des horaires en plus parce qu'on en avait envie. Cette idée que le travail était une punition commençait à s'estomper... Mais ça n'a duré qu'un temps. Car très vite est revenue la notion que l'on ne pouvait se nourrir qu'à la sueur de son front. Sans travail, les êtres humains de nos sociétés modernes tout comme ceux de l'âge de pierre, ou comme Adam et Eve, n'ont pas de quoi se nourrir. Dieu n'assure pas!

Un pays qui assure est donc celui qui offre un travail à tous ses citoyens, ce qu'on appelle le plein emploi. Et comme avec les technologies nouvelles on n'a moins besoin du labeur des humains, on en arrive à penser que la quantité totale d'heures de travail nécessaire pour une nation va pouvoir être mathématiquement divisée par le nombre de citoyens. Mais ça ne marche pas comme ça. Les gens ne sont pas des petits robots, certains sont ambitieux, d'autres sont rêveurs, certains sont agiles, d'autres sont lents. N'empêche que cette idée, que tout le monde doit avoir un travail qu'il ou elle doit faire à la sueur de son front, est revenue en force à grande allure.

Ce qui est drôle, c'est qu'à l'époque où la main-d'oeuvre manquait pour faire tourner une nation, seuls certains hommes avaient droit à un emploi. Et on appelait ça le plein emploi quand même. Maintenant qu'absolument tous les citoyens et toutes les citoyennes sont comptés, il n'y a plus besoin de main-d'oeuvre!

Je veux en revenir à l'idée que le travail n'a peut-être pas besoin d'être une punition. Dans un petit roman de science-fiction que j'écrivais en 2013, j'imaginais un système de solidarité un peu différent de celui qui a cours en ce moment :
    
cité de "Futur Proche 2045" chapitre 2 :

- Alors comme ça, tu travailles toujours à plein temps. Tu n'as donc pas pris ta retraite?
- La retraite n'existe plus, enfin, pas comme tu la connaissais quand il fallait travailler tant d'années et soudain s'arrêter net à un âge précis. C'est tout changé et c'est bien mieux. D'ailleurs le mot 'retraite' n'a jamais signifié qu'il fallait s'arrêter de travailler à un âge canonique. Tu te souviens quand on parlait des 'retraités' comme d'une espèce de sangsues âgées!
- Oui, sans y prêter attention d'ailleurs. Quand on était jeune, on s'en foutait de devenir vieux. C'était pour les autres, ça ne nous arriverait jamais! Maintenant on est vieux, mon vieux! Alors si je comprends bien, tu es grand-père?
- L'idée de la retraite a changé du tout au tout quand a été institué le système de 'faire retraite'. C'est toi qui décides, à tout moment, de te retirer du cercle des actifs. Tu ne vas plus travailler pour un salaire. Tu décides de faire autre chose de ta vie, comme de construire une maison, de jardiner à plein temps, d'étudier le chinois à la fac, de t'occuper de tes enfants. C'est toi qui vois.
- Et comment tu vis? avec quoi?
- C'est là le grand changement. Du moment que tu décides de 'faire retraite', tu perçois de la nation un salaire mensuel minimum de survie, de 750 euros en ce moment.
- Et tu survis avec ça?
- Oui parce que c'est ton choix. Tu as décidé de faire autre chose en connaissance de cause. Tu t'es organisé autrement. Moi j'ai fait retraite un peu après mon divorce. Je voulais faire le point. Mon cabinet d'architecte me blasait, je déprimais. (fin de citation)

L'idée maîtresse, c'est que chacun soit libre. Car, en fait, de nombreuses personnes ont souvent un travail qui les passionne en dehors du travail-punition. Ce travail est vécu et jugé comme une activité de loisir, et donc inutile puisqu'il ne fait pas "suer". J'en connais une, par exemple, qui court éplucher les registres de paroisses et de mairies dès qu'elle peut s'extraire de son travail qualifié d'alimentaire pour ensuite reconstruire l'Histoire de divers ancêtres qu'elle publie ensuite quand elle peut. Tant et tant d'artistes galèrent pour produire ce qui les hantent alors qu'ils passent des heures dans un travail qui les fait suer... "Ah! si tout le monde faisait ce qu'il voulait!"... j'entends d'ici les commentaires désabusés. Mais oui, justement, si tout le monde faisait ce qu'il avait envie de faire, et cependant mangerait à sa faim n'en déplaise à Dieu, la nation toute entière en profiterait largement. Tant de Français ont tant de talents, tant d'imagination, tant d'énergie gaspillés. C'est à en pleurer !   


Commentaires

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